Comment un chapelet de villages est devenu Montreux

Montreux n'est pas une vieille ville. Elle n'a pas de centre historique au sens habituel, pas de remparts, pas de place de marché médiévale. Pendant la plus grande partie de son histoire, ce qu'on appelle aujourd'hui Montreux était un ensemble de villages et de hameaux dispersés sur un versant : des vignes en bas, des cultures et des pâturages en haut, une paroisse pour tenir l'ensemble. La ville est née tard, très vite, et d'une seule cause : le regard que l'Europe a posé sur ce rivage à partir du XIXe siècle.

Chillon, ou pourquoi ce rivage comptait avant d'être beau

Bien avant les hôtels, ce bout de lac avait une valeur stratégique. La rive se resserre entre l'eau et la montagne, et tout le trafic entre le Plateau suisse et les cols alpins passait par ce goulet. C'est là qu'a été bâti et développé le château de Chillon, sur son îlot rocheux, dont la maison de Savoie fit à partir du XIIIe siècle une résidence, un poste de contrôle et un péage.

Chillon doit aussi une part de sa célébrité à un prisonnier : François Bonivard, prieur genevois détenu dans ses souterrains de 1530 à 1536, dont Lord Byron fit le héros du Prisonnier de Chillon après sa visite de 1816. Le poème connaît un succès européen immédiat. C'est un moment charnière : à partir de là, on ne vient plus seulement traverser ce rivage, on vient le voir.

Le pays de Vaud, puis le canton

Les villages du versant ont longtemps relevé de la Savoie, puis, dès 1536, de la domination bernoise, avant que le pays de Vaud ne devienne canton suisse en 1803. Sur le terrain, cette histoire se lit encore : dans le parcellaire, dans le nom des hameaux, dans l'organisation des vignes en terrasses et dans la dispersion de l'habitat entre le rivage et les hauteurs.

La découverte d'un climat

Au XIXe siècle, la médecine européenne recommande l'air et le repos pour traiter les affections respiratoires. La rive nord du Léman, abritée des vents du nord par le relief, exposée au sud, avec des hivers plus doux que le Plateau, entre alors dans une catégorie nouvelle : celle des stations climatiques. On y vient pour l'automne et pour l'hiver, on y séjourne plusieurs mois, on y pratique la cure de raisin.

C'est un tourisme d'un genre particulier : long, familial, fortuné, et surtout répété. Les mêmes familles reviennent d'une année sur l'autre. Cette clientèle ne cherche pas une chambre : elle cherche un séjour, avec un personnel, des salons, une table et un médecin. Elle appelle donc un type de bâtiment que la région n'avait pas.

Les grands hôtels et la Belle Époque

La réponse est spectaculaire. En quelques décennies, le rivage se couvre d'établissements de grande dimension, avec parcs, terrasses et façades ordonnancées face au lac. L'arrivée du chemin de fer le long de la rive, au début des années 1860, accélère tout : Montreux devient accessible depuis Paris, Londres, Saint-Pétersbourg.

Le sommet de ce mouvement est atteint à la Belle Époque, avec des établissements comme le Montreux Palace, ouvert en 1906, qui reste le symbole de cette période. Autour, une économie entière se met en place : blanchisseries, fournisseurs, écoles hôtelières, orchestres, commerces de luxe, et un urbanisme de villégiature — quais plantés, promenades, jardins d'agrément.

C'est de là que vient une part importante du parc bâti actuel du bord du lac : soit d'origine résidentielle, soit issu de la transformation ultérieure d'anciens établissements en appartements.

Les chemins de fer de montagne, ou l'invention des hauts

La seconde transformation est verticale, et c'est elle qui a créé les quartiers d'altitude tels qu'on les connaît. Le funiculaire Territet–Glion, mis en service en 1883, est l'un des premiers de Suisse. Le chemin de fer à crémaillère Glion–Rochers-de-Naye suit en 1892. Puis, à partir de 1901, le Montreux–Oberland bernois franchit le versant et relie la Riviera à l'intérieur des Alpes.

Ces lignes ne desservent pas des villages existants : elles en fabriquent. Glion et Caux deviennent des stations de villégiature en altitude, avec leurs propres hôtels et leur propre clientèle, tandis que Les Avants s'affirme comme un lieu de séjour de montagne. La lecture verticale de la commune — bord du lac, coteau, hauts — date exactement de cette période. Elle n'a pas changé depuis.

Les ruptures du XXe siècle

Les deux guerres mondiales et la crise des années trente coupent net le tourisme international. Les grands hôtels sont trop vastes, trop coûteux, conçus pour une clientèle qui ne revient pas. Beaucoup ferment. Certains sont démolis, d'autres reconvertis — en appartements, en cliniques, en pensionnats, en centres de conférence. À Caux, l'ancien palace devient à partir de 1946 le siège d'un centre de rencontres internationales qu'il abrite encore.

Cette reconversion explique une particularité durable du parc montreusien : des immeubles aux volumes hors normes, dont l'entretien pèse aujourd'hui sur les charges de PPE.

Sur le plan institutionnel, l'étape décisive est tardive : c'est en 1962 que les communes du Châtelard et des Planches fusionnent pour former la commune de Montreux. La ville existait depuis longtemps dans les esprits ; elle n'existait pas encore comme entité administrative unique.

La seconde vie : la musique

La renaissance vient d'un domaine inattendu. En 1967, Claude Nobs fonde le Montreux Jazz Festival, qui devient en quelques années l'un des rendez-vous majeurs de la musique enregistrée et vivante. Le nom de la ville circule à nouveau dans le monde, mais auprès d'un tout autre public que celui des cures climatiques.

Deux épisodes ont durablement associé Montreux à la musique populaire. L'incendie du casino, survenu pendant un concert en décembre 1971, inspire à Deep Purple la chanson Smoke on the Water — probablement le riff le plus connu du monde, écrit sur ce rivage. Et Freddie Mercury, qui installe son travail d'enregistrement dans les studios du casino, s'attache à la ville au point qu'elle lui a élevé une statue sur le quai.

Montreux avait déjà, de longue date, un rapport avec les artistes : Igor Stravinsky composa l'essentiel du Sacre du printemps alors qu'il résidait à Clarens, au début des années 1910, et Vladimir Nabokov vécut au Montreux Palace de 1961 jusqu'à sa mort, en 1977.

Ce que l'histoire a laissé sur le terrain

  • Une ville sans centre ancien, mais avec une succession de noyaux villageois conservés sur le coteau.
  • Un bâti de villégiature aux volumes généreux, hérité d'une clientèle qui séjournait des mois.
  • Une organisation verticale dessinée par les chemins de fer de montagne, toujours structurante.
  • Une présence internationale ancienne, qui n'est pas un phénomène récent mais une continuité de cent cinquante ans.
  • Une saisonnalité, déplacée de l'hiver médical vers l'été musical, mais toujours là.

C'est cet héritage, autant que la géographie, qui explique la physionomie du marché immobilier local décrite dans notre observatoire du marché.

Page d'information historique, état en août 2026. Sources : Dictionnaire historique de la Suisse, archives et service culturel de la Commune de Montreux, Fondation du Château de Chillon, documentation des compagnies ferroviaires régionales.